“DOROTHEA LANGE. UN LLARG VIATGE”
(Dorothea Lange. Un long voyage)

Dorothea Lange (Hoboken, New Jersey, 1985 – San Francisco, Californie, 1965), pionnière de la photographie documentaire, occupe une place remarquable dans l’histoire de la photographie du XXe siècle. Son intérêt pour la justice sociale, son esprit démocratique et sa grande sensibilité artistique font que ses images ne se contentent pas de documenter la réalité, mais la transcendent.

Très tôt, elle s’intéressa à la photographie et se forma à cette discipline en travaillant dans divers studios, notamment celui d’Arnold Genthe à New York, un portraitiste renommé de personnalités du monde culturel, politique et social nord-américain du premier quart du XXe siècle. Plus tard, Lange ouvrit son propre studio à San Francisco, où elle remporta un grand succès auprès de sa clientèle grâce au naturel, à l’élégance et à la sensibilité qu’elle conférait à ses photographies.

Lorsque survint la Grande Dépression, elle descendit dans la rue, munie de son lourd appareil photo Graflex, pour photographier la misère, la pauvreté et les manifestations. Cela éveilla chez elle le désir de documenter les conséquences de la grave crise économique qui frappait le pays et qui allait devenir l’objet de toute son œuvre ultérieure.

En 1934, elle est recrutée par la Farm Security Administration (FSA). Ce projet, lancé dans le cadre du New Deal engagé par Franklin D. Roosevelt, réunissait divers photographes dans le but de documenter la misère dans laquelle étaient plongés les États-Unis afin de secouer l’opinion publique et de l’encourager à soutenir les actions gouvernementales.

“Dorothea Lange. Un llarg viatge” (Dorothea Lange. Un long voyage) réunit une sélection d’images réalisées par la photographe pour la FSA, documentant notamment les effets du Dust Bowl, les tempêtes de poussière qui ont ravagé de vastes étendues de terres agricoles et de prairies dans le centre du pays, provoquant le déplacement de millions de personnes, principalement vers la Californie, devenant l’une des catastrophes écologiques les plus importantes du XXe siècle.

En plus de photographier les paysages dévastés et les fermes abandonnées, son travail, solidement documenté par des données et des notes, non exempt d’un engagement politique, se distingue par une vaste galerie de portraits de migrants. Ceux-ci sont réalisés avec la maîtrise acquise au fil de ses nombreuses années de travail en studio, parmi lesquels figure le portrait de Florence Thompson et de ses enfants, l’une des images les plus emblématiques de l’histoire de la photographie.

Les photographies sont accompagnées de citations extraites du roman Les Raisins de la colère (1939) de John Steinbeck, un écrivain qui, par les mots, a su exprimer avec justesse les conditions d’extrême pauvreté que Lange a immortalisées en images. Tous deux se complètent pour nous guider à travers ce long voyage entrepris par la photographe et les protagonistes de ses clichés, nous rapprochant de réalités toujours très actuelles.

« La Nationale 66 est la grande route des migrations. 66… le long ruban de ciment qui traverse tout le pays, ondule doucement sur la carte, du Mississippi jusqu’à Bakersfield… à travers les terres rouges et les terres grises, serpente dans les montagnes, traverse la ligne de partage des eaux, descend dans le désert terrible et lumineux d’où il ressort pour de nouveau gravir les montagnes avant de pénétrer dans les riches vallées de la Californie. »

Toutes les citations incluses dans cette exposition sont tirées du roman Les Raisins de la colère de John Steinbeck, publié pour la première fois en 1939.

« La 66 est la route des réfugiés, de ceux qui fuient le sable et les terres réduites, le tonnerre des tracteurs, les propriétés rognées, la lente invasion du désert vers le nord, les tornades qui hurlent à travers le Texas, les inondations qui ne fertilisent pas la terre et détruisent le peu de richesses qu’on y pourrait trouver. C’est tout cela qui fait fuir les gens, et par le canal des routes adjacentes, les chemins tracés par les charrettes et les chemins vicinaux creusés d’ornières les déversent sur la 66. La 66 est la route-mère, la route de la fuite. »
« C’est ainsi qu’ils changeaient leur mode d’existence, comme seul de tout l’univers, l’homme a la faculté de le faire. De fermiers, ils étaient devenus des émigrants. Et leurs pensées, leurs projets, leurs longs silences contemplatifs qui avaient eu autrefois pour objet leurs champs, visaient maintenant la grand-route, la distance à parcourir, l’Ouest. »
« Comment vivre sans nos vies ? Comment pourrons-nous savoir que c’est nous, sans notre passé ?
Je me demande quel effet ça nous fera de ne pas connaître la terre qu’on aura devant notre porte ? Et si on s’éveillait la nuit et qu’on se dise… qu’on sache que le saule n’est plus là. Peux-tu vivre sans le saule ? Non, tu ne peux pas. Le saule c’est toi. »
« Je suis allé voir. Les maisons sont toutes vides, cette terre est vide, et tout ce pays est vide. Je ne peux plus rester ici. Il faut que j’aille où sont partis les gens. Je travaillerai dans les champs et je serai peut-être heureux. »
« Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. »
« Chez la femme, ça coule comme une rivière, avec des petits remous, des petites cascades, mais la rivière, elle coule sans jamais s’arrêter. C’est comme ça que la femme voit les choses. Nous ne mourrons pas. Les nôtres continueront à vivre – possib’ qu’ils changent un petit peu – mais ils continueront sans se laisser arrêter. »
« Les femmes observaient les hommes, guettaient leurs réactions, se demandant si cette fois ils allaient flancher. Et lorsque les hommes s’attroupaient, la peur s’effaçait de leurs visages pour faire place à la colère. Alors les femmes poussaient un soupir de soulagement, car elles savaient que tout irait bien. Les hommes n’avaient pas flanché ; tant que leur peur pouvait se muer en colère, ils ne flancheraient pas.
De minuscules pousses d’herbe commencèrent à percer et en quelques jours, les collines revêtirent la teinte vert pâle de l’année nouvelle. »

Commissariat et production
Biennal de Fotografia Xavier Miserachs

Conception de l’exposition
Lluís Bruguera

Graphisme
Carles Reig

Tirages photographiques
Rebel·lab Photo

Encadrement
Arte Pisano & Pellet Punto

Conseil linguistique et traductions
Núria Sàbat, Daniel Parsons et Aina Pubill

Toutes les images de cette exposition proviennent de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, Département des Estampes et des Photographies, collection de la Farm Security Administration.

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